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Téléréalité : la fabrique du sexisme, Valérie Rey-Robert.

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Ah, la téléréalité, son microcosme et ses personnalités atypiques… Que nous en soyons consommateurs réguliers ou non, la téléréalité, depuis les vingt dernières années, envahit nos écrans de télévisions, d’ordinateurs et de smartphones, au point de s’imposer comme l’un des genres télévisés majoritaires.

La présence de la téléréalité est si forte, qu’amateur ou détracteurs sont unanimement capables de citer au moins un programme ou un nom de candidat : si je vous dis Les Marseillais, ou encore Julien, Jessica, Maeva, Nabilla, vous saurez immédiatement de quoi ou de qui je parle.

Lors de sa sortie au printemps dernier, le livre de Valérie Rey-Robert a suscité beaucoup de réactions. Elle-même consommatrice de télé-réalité, l’auteure analyse par le prisme du sexisme, avec une précision quasi-sociologique, comment la télé-réalité, derrière ses allures d’émission de divertissement, est devenue au fil des années un instrument politique au service de la construction sociale – ou plutôt, d’une conservation d’une système de pensées machistes et exclusives.

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Note : 4 sur 5.

Un des avatars de la salope est la femme déchue.

TITRE : Téléréalité : la fabrique du sexisme

AUTEUR : Valérie Rey-Robert

ÉDITÉ PAR : Hachette Pratique, coll. Les Insolentes.

NOMBRE DE PAGES : 224

DATE DE PARUTION : 13/04/2022

GENRE : Philosophie, Vie Pratique, Société

PRIX : 19,95 € (broché) / 12,99€ (e-book)

RÉSUMÉ : Pas besoin de vous la présenter, la téléréalité est aujourd’hui partout. Si les programmes et les participants sont souvent méprisés, il n’empêche qu’ils sont devenus un élément incontournable du paysage télévisuel en France et que leur influence se propage dans toutes les couches de notre société. Nous sommes très nombreux à regarder de la téléréalité et participants bénéficient de côtes de popularité digne de celles de stars hollywoodiennes.
Problème  : les programmes sont empreints de sexisme, à la fois devant et derrière la caméra. Les situations sexistes et violentes envers les femmes sont légion et font l’objet de plus en plus de dénonciation de la part des acteurs du milieu.
 
Valérie Rey-Robert et à la fois militante féministe et spectatrice de téléréalité. C’est donc tout naturellement que lui est venue l’idée d’écrire ce livre et de mettre des mots sur ce sujet de société trop souvent mis sous le tapis car considéré comme insignifiant ou peu digne d’intérêt. Au fil des pages, elle démontre l’importance d’arrêter de détourner le regard de nos écrans qui sont tout à la fois le reflet et le modèle pour nos sociétés actuelles et qui influencent parfois plus que de raison nos comportements dans «  la vraie vie  ».

Plus qu’un avis, c’est avant tout une espèce de mini-compte rendu que je vais vous faire.

Le livre de Valérie Rey-Robert s’ouvre sur une introduction, dans laquelle elle explique, comme pour n’importe quelle étude sociologique, ce qui l’a poussé à s’intéresser à un tel sujet. A l’origine consommatrice de télé réalité, c’est à la suite du mouvement #MeToo en Juin 2021 dans le milieu de la téléréalité que l’auteure décide de se pencher sur les mécanismes du sexisme, flagrant ou insidieux, qui se dégage de ses émissions ; capitaliser sur l’origine populaire et l’acculturation des candidats et des candidates de téléréalité afin d’expliquer ce sexisme ambiant paraît en effet un peu trop facile. Ce serait nier que le sexisme existe au sein des classes socioprofessionnelles plus élevées, ce qui est loin d’être le cas.

Pour comprendre les rouages de ce phénomène, Valérie Rey-Robert propose tout d’abord revenir sur ce qu’est la téléréalité, comment elle a émergé dans les années 80 en Amérique, avant de retourner en France pour voir comment elle s’est popularisé dans les années 2000 avant de connaître un vrai renouvellement à partir de 2012, au moment où la première émission des Marseillais est lancée.

Dans ces premiers chapitres introductifs, VRR nous donne une réelle définition de ce qu’est la téléréalité, et la détaille en genre, sous-genre, avec force d’exemples. Ainsi, quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que j’étais moi-même bel et bien consommatrice de téléréalité ! Le phénomène de la franchise des Marseillais et consort appartient au sous-genre de la téléréalité d’enfermement (Secret Story, Loft Story…) : mais il en existe beaucoup d’autres ! Emissions sportives et de survie (Pékin Express, Koh-Lanta, Moundir et les Apprentis Aventuriers), concours de talents (The Voice, Star Academy, Danse avec les Stars, Top Chef, etc…), émissions de coaching (les Reines du Shopping, Nouveau Look pour une nouvelle vie, Maison à vendre), émissions de rencontres… Les exemples sont nombreux ! Ainsi, quoiqu’il en soit nous sommes tous et toutes concerné(e)s par la téléréalité.

Après avoir établi ce qu’était la téléréalité et ses sous-genres, pour mieux en comprendre les mécanismes, Valérie Rey-Robert s’attache à nous montrer comment la scénarisation des émissions tourne principalement autour des valeurs traditionalistes liées aux genres masculin et féminin. Pour commencer, elle sépare le candidat de son personnage, un personnage nécessairement mis en scène par le montage de la production et soumis en partie à son libre-arbitre ; il est important de saisir cette notion pour comprendre le rôle crucial que jouent les productions dans les scènes montrées au grand public. Dans le cadre de la téléréalité d’enferment, cette notion est d’autant plus cruciale que leur influence se poursuit après l’émission proprement dite sur les réseaux sociaux, donnant au spectateur l’illusion de partager le quotidien des candidats et de connaître leur vie, afin de créer un sentiment d’attachement, essentiel notamment pour les partenariats.

Afin d’étayer son propos, l’auteure explicite à son tour la notion de sexisme, en mentionnant notamment qu’elle ne peut s’appliquer stricto sensu aux hommes dans la mesure où les propos discriminatoires envers eux ne sont pas systémiques (liés à la construction sociale).

Par exemple, il existe une très nette différence dans la façon dont les femmes et les hommes sont mis en scène dans la téléréalité, et force est de constater que le sexisme est absolument partout. Dans une émission comme Koh-Lanta, où la stratégie est de mise, les réactions sur Twitter nous instruisent beaucoup dans la manière où celle-ci est perçue lorsqu’elle vient des hommes ou des femmes – un homme stratège sera perçu comme un candidat malin, une femme comme une vipère prête à toutes les bassesses pour l’emporter. Autre exemple de la dévalorisation des femmes ; dans les Marseillais, lorsque les candidats se confient au confessionnal, les bêtises des unes sont sans cesses ponctuées par des musiques visant à les dénigrer, et souligner leur stupidité, tandis que celles des hommes seront toujours appuyées par un effet beaucoup plus cocasse et amusant : on retrouve ce même système dans les Reines du Shopping, où la voix off s’amuse à tourner en ridicule les erreurs des candidates avec force d’ironie. 

Dans les téléréalités d’enfermement telles que Secret Story ou les Marseillais, la recherche des secrets ou l’accomplissement des missions autour desquels tournent respectivement les émissions passent bien vite au second plan pour laisser place à la conquête des jeunes femmes par les jeunes hommes, permettant aux seconds d’éprouver leur virilité, et d’exacerber la féminité des secondes. 

En dehors de la conquête, il est d’ailleurs rare de constater que les hommes se mélangent aux femmes, comme si leur seul intérêt était le désir sexuel qu’elles éveillent. De la même manière, nous constatons que dans la conquête, l’homme est toujours celui qui initie le “bisou” (on ne parle jamais de baiser), et la femme toujours celle qui finit par céder à la cour qui lui est faite.

La séduction est l’apanage des hommes, qui peuvent se permettre d’avoir de nombreuses conquêtes et de les traiter comme des moins-que-rien ; mais dès que les rôles sont inversés – prenons l’exemple de Maeva Ghennam, candidate des Marseillais, qui se définit elle-même comme une collectionneuse d’hommes – la femme endosse dès lors le rôle de la putain, et agit comme un pharmakos (un exutoire) qui nous permet de faire passer notre haine d’avoir regardé une émission aussi avilissante.

VRR nous donne par ailleurs une espèce de triade d’avatars de la femme au sein de la téléréalité : elle peut être au choix une vierge (et dans ce cas-là, il lui sera demandé de se montrer plus féminine, plus séductrice mais pas trop), une putain (on peut citer Maeva Ghennam, ou encore Loana, dont la réputation poursuit cette dernière…), ou une maman – cette dernière succédant à la vierge et offrant un renouveau aux candidates les plus anciennes, confrontées aux renouvellement de candidates toujours plus jeunes et donc plus attirantes pour les hommes. Le rôle de la maman est d’ailleurs particulier puisqu’elle suscite le respect : elle est celle qui est parvenue à calmer les ardeurs du séducteur qu’était auparavant son mari, celle qui l’a fait rentrer dans le rang et qu’on ne peut se permettre de tromper ; ce procédé est une manière de présenter la maternité et le mariage comme les idéaux auxquels la femme doit tendre, ce qui fera d’elle une femme respectable et accomplie. Ce sont les buts ultime à atteindre.

Si le mariage et la maternité offrent une continuité au sein de la téléréalité pour les femmes les plus anciennes (au-delà de trente ans…), ce ne sont pas les seuls procédés destinés à les faire pérenniser. Afin de parer au temps qui passe et de continuer à faire vivre le personnage qu’elles ont construit au fil des années – souvent basé sur un seul trait de caractère particulièrement exacerbé – ces femmes capitalisent sur leurs atouts afin d’exacerber leur féminité au possible : gonflement de seins, des lèvres, des fesses… scrutées par tout et tout le temps, nombreuses sont celles à témoigner souffrir de complexes importants et à travailler leur image. Et pourtant, nombreux sont les utilisateurs qui leur reprochent d’être passées par la suite par la case de la chirurgie esthétique.

De la même manière, les émissions de coaching, elles, nous enseignent comment entretenir notre féminité. Ainsi, on nous apprend comment nous maquiller, comment accessoiriser tel ou tel vêtement, choisir tel ensemble, le tout sur la base d’une compétition visant à déterminer la bonne féminité – blanche et bourgeoise. La téléréalité offre en effet cette illusion qu’en exacerbant sa féminité ou en suivant les précieux conseils dispensés, il est possible d’échapper au déterminisme social et de s’élever de classe sociale, en adoptant les codes de la bourgeoisie. Rappelons en effet que les émissions de téléréalité sont destinées à la ménagère de moins de cinquante ans, celle qui tient la maison et qui est donc plus susceptiblement devant la télévision…

Et pendant que les femmes sont en train d’apprendre comment rester féminines pour s’assurer de garder leur hommes auprès d’elles, elles en oublient de lutter pour leurs droits et de s’instruire ; elles s’enferment dans le schéma traditionaliste de la famille délivré par les émissions de téléréalité reposant sur la domination du masculin et de la soumission du féminin, dans le schéma idéal de la famille, forcément hétérosexuel, forcément bourgeois.

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Je n’ai pas eu l’occasion de tout vous résumer, car le livre, bien que rapide et facile à lire pour un ouvrage théorique, est très dense, recouvre de nombreuses problématiques et est éminemment instructif.

Il y aurait encore beaucoup à dire pour vous expliquer comment le sexisme se met en place et comment la téléréalité est devenue un réel outil politique destiné à confiner les femmes dans le rôle que la société a choisi pour elles (par exemple, je n’ai même pas parlé des partenariats sur les réseaux sociaux, ni de leur rôle dans l’éducation des enfants et la tenue de la maison…), mais je pense que vous avez compris l’idée.

Nous oublions bien trop souvent le rôle crucial que jouent les sociétés de production, pourtant elles sont à la base de tout ; ce sont elles qui choisissent les candidats, qui les rémunèrent, les scénarisent, sélectionnent les séquences à monter, choisissent la ligne et le ton de l’émission, et surtout, de la diffuser.

Certains des mécanismes cités par le livre et décrits par l’auteur sont évidents, mais nombre d’entre eux sont insidieux et beaucoup plus discrets, et donc plus facilement ingérables par le public : l’influence des personnalités auprès des jeunes est également un filon des plus précieux pour conformer au plus vite les jeunes filles à la société blanche, conservatrice, hétérosexuelle désirée par les sociétés de productions, et donc par la télévision. La femme y est systématiquement dénigrée, perçue comme idiote, vénale, perfide ; certains propos rapportées dans le livre sont terriblement choquant. Nous y découvrons notamment que Pascal de Sutter, psychologue au sein de l’émission Mariés au premier regard, a mis au point une méthode de cunnilingus (oui, vous avez bien lu) pour satisfaire les femmes afin qu’elles n’éprouvent pas le désir de tromper leur partenaire – la finalité étant donc de rassurer l’homme sur sa virilité plus que de procurer du plaisir à sa partenaire, parce qu’une femme satisfaite sexuellement, c’est une femme qui reste.

A vomir, vous me dites ?

Oui.

Et les exemples sont encore nombreux – on apprend également que le port d’un maillot une pièce est formellement défendu sur Koh-Lanta, alors que celui-ci serait bien plus pratique. Quelle que soit l’émission, la femme est toujours soumis au regard masculin, et celui est triple : celui du producteur, celui du spectateur, celui du candidat – et parfois celui du présentateur – et la nudité reste le cheval de bataille pour l’audimat.

Moi qui pensait la téléréalité catastrophique, mon avis à ce sujet est encore plus terrible qu’avant.

Que vous dire sinon que je vous recommande mille fois ce livre, ne serait-ce que pour la prise de conscience absolument nécessaire ?

J’espère que ce long avis, un peu particulier, vous aura plu, en tout cas. Si vous avez eu l’occasion de lire le livre et envie d’en discuter, n’hésitez pas à partager votre avis en commentaire et à partager cet article si vous l’avez apprécié !

Je vous retrouve très vite pour de nouvelles critiques – probablement sur la Fantasy, et je vous souhaite de belles lectures !

A la prochaine !

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